Éclairages sur le référendum du 04/10/20 : des rapports de force théoriques confrontés à la réalité d’un choix

Le 4 octobre 2020, les Calédoniens seront confrontés à un choix, pour partie individuel et pour partie collectif, celui de décider de rester ou non au sein de la République Française.
Cette consultation est présentée de manière binaire avec deux réponses possibles : « Oui » ou « Non ».

Au-delà de la réponse à cette question, les déterminants du choix apparaissent bien plus complexes qu’un simple clivage associé à une différenciation communautaire par la plupart des commentaires politiques (Kanaks VS non-Kanaks).
Pour alimenter la réflexion, l’Institut Quidnovi a analysé la situation de 2018 ainsi que l’évolution du corps électoral. Nous avons ensuite mis en perspective les déterminants du vote, qui, au-delà de la problématique identitaire, sont bien plus complexes qu’il n’y parait.

Trois chapitres sont développés dans cette note de réflexion :

o Que s’est-il passé en 2018 ?
o Une évolution de la composition de la liste électorale qui met en évidence des enjeux clairs.
o Une répartition des électeurs qui, loin d’être binaire, laisse la place à un champ des possibles selon le poids que prendront les différents déterminants du vote.

1. Que s’est-il passé en 2018 ?

Peu d’analyses ont été publiées sur l’écart entre les prévisions et la réalité ainsi que sur les causes qui sont associées à ces évolutions. Pourtant, cette analyse est essentielle pour comprendre l’influence des différentes variables qui y sont associées.
À l’époque, plusieurs instituts – dont le nôtre – avaient livré des scores de 66 à 70% en faveur du « Non ». Ces estimations avaient alors été balayées d’un revers de main par le score réel qui s’était établi à 56,67% pour le « Non », soit 10 à 14 points inférieurs aux estimations. Au-delà de la simple critique acerbe des instituts de sondage qui ont été livrés en pâture à l’opinion publique, il peut être intéressant de comprendre à quoi ces écarts sont dûs. Passée inaperçue, la note détaillée que l’Institut Quidnovi avait publiée à ce moment-là expliquait pourtant clairement que les écarts observés étaient liés à trois facteurs principaux :
o Un point méthodologique de fond, non maîtrisé car non connu à l’époque, qui explique 42% des écarts (5 points) ;
o Un effet de mobilisation / démobilisation qui explique 25% des écarts (3 points) ;
o Un effet lié à la campagne référendaire qui explique 33% des écarts (4 points) avec notamment un effet « Brexit » qui était passé totalement inaperçu.

1.1 Un biais méthodologique non maîtrisable

La question que tous les commentateurs se sont posée était la suivante : « Les sondages étaient-ils représentatifs du corps électoral concerné ? ». La réponse est oui et ils avaient fait l’objet d’un dépôt à la Commission Nationale des Sondages qui avait fait quelques observations. Ils respectaient donc les critères de représentativité disponibles[1]. Pourtant, il manquait aux instituts de sondage une variable essentielle, celle de la répartition des statuts civils coutumiers par zone. Cette information n’a été publiée que globalement et après la réalisation des différents sondages. Ce point est crucial et explique à lui seul 42% des écarts. Cela signifie que lorsque l’on fait un sondage par téléphone, on sous-estime la part d’individus qui sont de statut civil coutumier et notamment sur la côte Est. Il faut préciser qu’un sondage en face à face n’aurait pas donné de meilleurs résultats puisque les populations concernées sont souvent inaccessibles (fonds de vallées, tribus reculées).

L’importance du statut civil coutumier en tant que déterminant du vote a été confirmée par le CEVIPOF[2] qui a mené une étude post-référendaire en novembre 2018.

La répartition des électeurs relevant du statut civil coutumier par commune de vote n’a été communiquée qu’en avril 2019 après plusieurs demandes. A priori, il n’y aurait pas eu de travail de mise à jour en 2020 selon les autorités.

[1] Stratification par zone de résidence, âge, genre, catégorie socioprofessionnelle, habite ou non en tribu, communauté d’appartenance, inscription sur les différentes listes électorales (générale, spéciale des provinciales, spéciale pour la consultation)

[2] Résultats disponibles sur le site du CEVIPOF

1.2 Un effet de mobilisation – démobilisation

C’est là le deuxième reproche qui a été fait aux sondages publiés. Ils auraient entraîné une démobilisation des Loyalistes et une mobilisation plus importante du camp indépendantiste dans certaines zones. Pour mesurer cet effet, il convient de comparer le taux de mobilisation théorique (estimé par les sondages) avec le réalisé (constaté le jour de l’élection). On obtient le tableau suivant :Tab_mobilisation-demobilisation

Ce tableau montre que la participation a été plus faible que prévu sur certaines communes de l’agglomération et notamment sur la commune de Nouméa (6 points d’écart). À l’inverse, la participation a été plus importante dans le Nord-Est. Mais c’est aux Îles Loyauté que l’écart est le plus sensible (12 points d’écart).

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer ces écarts dont un effet de démobilisation du camp loyaliste sur le Grand Nouméa eu égard au score attendu (large victoire du « Non »).

Pour la côte Est, il est clairement établi que les Indépendantistes, dont certains avaient demandé une explication détaillée du sondage, ont mobilisé leurs troupes et notamment les jeunes.

Pour les Îles Loyauté, l’explication est plus complexe. Certains l’attribuent à l’appel au boycott du parti travailliste mais cet argument est réfuté par plusieurs commentateurs de la vie politique calédonienne. L’hypothèse d’un silence océanien[3] signifiant « Non » a également été évoquée pour expliquer la faible participation. Enfin, certains estiment qu’une partie des îliens résidant sur Nouméa n’a pu se rendre aux urnes[4]. Cette dernière hypothèse prend tout son sens quand on intègre le taux de participation des bureaux de vote délocalisés des Îles Loyauté (92,6% de participation, 82,2% pour le « Oui »).

[3] Je ne vais pas voter car, idéologiquement, j’ai du mal à voter « Non » mais je ne suis pas non plus en phase avec le projet indépendantiste.

[4] Les bureaux de vote décentralisés ne comptabilisaient que 3 254 inscrits dont 2 994 îliens. Ceux qui étaient inscrits dans ces bureaux de vote ont été voter.

1.3 Une campagne référendaire 2018 associée à un effet « Brexit »

Dans la plupart des pays occidentaux, les sondages se succèdent à un rythme journalier et l’opinion fait l’objet d’un suivi régulier. Par ailleurs, l’obsolescence d’un sondage intervient au moment de sa publication. Elle induit en effet une réaction de l’opinion qui se réajuste en fonction de la manière dont elle intègre les résultats.

Dans ce contexte, en l’absence de suivi continu de l’opinion, il est parfois délicat de mettre en perspective les phénomènes et tendances qui se passent dans l’opinion. Pour essayer de reconstituer les évolutions de l’opinion calédonienne lors de la campagne de 2018, l’Institut Quidnovi a compilé les résultats des mesures réalisées par les différents instituts afin d’analyser les tendances qui s’en dégageaient.
Le premier enseignement est relatif à la tendance baissière du « non » qui apparaissait au mois de septembre 2018.

tab. variation

Le dernier sondage, celui de l’institut LH2, avait été réalisé pendant la campagne. Il semblerait donc que celle-ci avait un effet sur la perception des électeurs. Ce point est conforté par l’évolution des « Ne sait pas » dans les différents sondages.

NSP

L’augmentation de la proportion d’indécis traduisait en fait un effet « Brexit » qui avait déjà été observé lors du référendum mené en Grande-Bretagne sur la sortie ou non de l’Union Européenne. Au fur et à mesure que la date de la consultation avançait, la part des « Ne sait pas » augmentait de manière significative.

Cette évolution peut être attribuée, pour partie, aux effets des arguments des uns et des autres et, notamment à une perception de faibles conséquences négatives en cas de « Oui » à l’indépendance. Elle peut aussi être attribuée à plusieurs déclarations du camp loyaliste qui ont pu avoir une incidence sur la mobilisation du camp indépendantiste. L’impact de la campagne a donc eu un effet plus ou moins marqué, en lien avec les arguments des deux camps :

  • Des arguments en lien avec un choix de l’indépendance qui ne se traduirait pas par un effet avant 10 ans (FLNKS) ;
  • Des arguments en lien avec un financement bouclé de l’indépendance via un emprunt auprès de la Banque mondiale (FLNKS) ;
  • Des arguments en lien avec des ressources à trouver qui s’avèrent faibles de par le peu de participation de l’État dans les affaires calédoniennes (« On finance déjà tout »);
  • Des arguments en lien avec la remise en cause du consensus (Gouvernement) ;
  • Des arguments en lien avec la remise en cause des deuxième et troisième référendum (Loyalistes) ;
  • Des arguments en lien avec la remise en cause du corps électoral figé (Loyalistes).

Enfin, il ne faut pas non plus exclure qu’une partie des sympathisants de la cause indépendantiste ont progressivement assumé leurs choix (libération de la parole) en voyant l’effet de masse lié à une campagne des indépendantistes qualifiée de « réussie » par plusieurs observateurs.

 2.     Une évolution de la composition de la LESC qui met en évidence des enjeux clairs

2.1  Une typologie des bureaux de vote qui fait émerger sept groupes

De manière évidente, deux facteurs vont concourir au résultat final : le taux de participation et la proportion de «Oui» et de «Non» parmi les exprimés. Ces deux paramètres sont loin d’être homogènes quand on analyse les résultats de la précédente consultation (cf. infra).
Il est donc nécessaire de les analyser concomitamment.

D’un point de vue comparatif, si on se réfère à d’autres zones qui ont fait face à plusieurs référendums, on peut intégrer la Province du Québec au Canada. Il existe cependant une différence avec la Nouvelle- Calédonie puisque les deux consultations ont été réalisées à 15 ans d’intervalle (1980 et 1995). Toutefois, entre les deux votes, la participation est passée de 85,6% à 93,5%, soit 8 points de plus.
Si la Nouvelle-Calédonie suivait une tendance similaire, le taux de participation de la consultation du 04 octobre 2020 avoisinerait les 88%.

Pour autant, comme nous l’avons vu, il existe des différences notables entre les bureaux de vote de Nouvelle-Calédonie. Il était donc nécessaire de les analyser de manière fine pour essayer de dégager des tendances. L’objectif poursuivi était l’identification de bureaux de vote homogènes au sein des groupes identifiés. Pour cela, nous avons utilisé une analyse statistique avancée[5].
Sept groupes de bureaux de vote ont été identifiés grâce à cette approche.

[5] Analyse en composantes principales prenant en compte le taux de participation, le poids des votes blancs et nuls ainsi que le score du «Oui» (dont le pendant est le score du «Non»). Une typologie sur facteurs a ensuite été réalisée, ce qui a permis d’identifier sept classes de bureaux de vote.

tab. 7 bureaux de vote

Les sept groupes présentent des tendances marquées avec :

  • 2 segments de bureaux qui sont orientés loyalistes ;
  • 2 segments de bureaux composés d’électeurs partagés sur la question du «Oui» ou «Non» ;
  • 3 segments de bureaux à tendance indépendantiste mais dont l’un s’interroge.

Clairement, le groupe de bureaux de vote qui pèse 12% de l’électorat suscite des interrogations. Pour les électeurs de ce segment qui se sont exprimés, l’orientation est clairement indépendantiste. Pourtant, près de 44% des électeurs n’ont pas été voté. 85% des électeurs de ces bureaux sont des électeurs des Îles Loyauté. On trouve ensuite les bureaux Mairie 2 et 3 à Nouméa et Gustave Mouchet 1 dans cette même commune. Ce premier groupe pourrait être fusionné avec le deuxième qui est lui aussi composé d’électeurs issus des Îles et de Gustave Mouchet 2 à Nouméa.

Les bureaux aux électeurs partagés se situent principalement en Province Nord, Est et Ouest. Sur le Grand Nouméa, on trouve un bureau de vote de la commune de Païta. De profil plutôt rural, ils sont associés aux cœurs de villages sur la côte Est.

Pour les bureaux à tendance loyaliste ou indépendantiste claire, il n’y a pas de commentaires particuliers à faire. Ce sont des profils de bureaux qui devraient se renforcer lors de la consultation du 04 octobre 2020 d’un point de vue de la participation.

 2.2  Un réservoir de voix non négligeable issu de l’abstention qui se concentre aux Îles Loyauté

L’hypothèse d’une progression du taux de participation est plausible si on considère que la Nouvelle-Calédonie pourrait suivre la même tendance que le deuxième référendum d’autodétermination de la Province du Québec. Si on admet cette hypothèse, un taux de participation moyen de 88% (+8 points par rapport à 2018) est plausible.

Sur cette base, on peut mettre en évidence des réservoirs de voix dans chaque segment de bureaux de vote homogènes. Pour cela, on calcule la différence entre le taux de participation observé en 2018 et le taux moyen de 88%. Sur cette base, 66% du réservoir de participation proviendrait des bureaux des segments 1 et 2, principalement issus des Îles Loyauté. Dans cette configuration, ce sont donc les Îles Loyauté qui détiendraient une partie des clés de la consultation.

Mais au-delà de la participation, c’est l’orientation que prendra le vote dans les bureaux indécis qui décidera du score final du référendum du 04 octobre 2020. Bien entendu, d’autres facteurs interviendront comme la croissance de la LESC[6] (plus importante sur le Grand Nouméa a priori) et les inscriptions dans les bureaux de vote délocalisés (deux fois plus qu’en 2018, en lien avec des électeurs pour partie issus des Îles Loyauté).

[6] Liste Électorale spéciale pour la consultation référendaire

3.     Les déterminants qui pourraient avoir une incidence sur le score final de la consultation du 04 octobre 2020

Quelles sont les forces en présence et se résument-elles à une simple expression de type « Oui » / « Non » comme certains analystes l’affirment ? À cette question, il nous semble que la réponse est bien plus complexe qu’une vision binaire et communautaire. Pour éclairer ce point, il apparaît utile de décrire la répartition des électeurs selon leur position vis-à-vis de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. Cette répartition est issue de sondages réalisés en 2018 par l’Institut Quidnovi et redressés selon la proportion de statuts civils coutumiers.

Quatre segments distincts apparaissent.

score REFEREDUM 2018

15% seraient favorables à une indépendance Kanak de type mono-ethnique (IKS). 20% seraient indépendantistes mais pas complètement rassurés par le projet d’indépendance qui leur est actuellement présenté. 32% indiquent « l’indépendance pourquoi pas un jour, mais pas dans n’importe quelles conditions ». Enfin, 33% sont formellement opposés à la notion même d’indépendance. Lors du référendum de 2018, il semblerait qu’une partie des personnes qui envisagent l’indépendance un jour, mais pas dans n’importe quelles conditions, aient voté en faveur du « Oui ». Le vote a également été marqué d’un point de vue identitaire.

Les hypothèses qui peuvent expliquer cette situation sont multiples :

  • Avec trois possibilités de s’exprimer, la première est clairement identitaire, montrant ainsi ce que ce groupe pèse. Il s’agit alors de se compter pour peser ;
  • Le vote individuel s’est effacé ou a été effacé au profit d’un vote idéologique collectif. Bien qu’il s’agisse de bruits de fonds, certains Loyalistes se sont officiellement exprimés sur l’absence de confidentialité relative du vote qui existerait dans certaines zones[7];
  • L’effet de masse créé par une campagne du FLNKS dont la plupart des observateurs reconnaissent qu’elle a été très bien menée en 2018. Face à ce déferlement de couleurs indépendantistes, les Loyalistes agissaient en ordre dispersé et n’osaient pas montrer leurs couleurs ;
  • L’absence d’appréhension des conséquences de l’indépendance qui a pu inciter ceux qui l’envisagent à terme de finalement voter « Oui »[8].

[7] Avec une demande de restitution du bulletin qui n’a pas été mis dans l’urne d’après certains

[8] Cf. les arguments développés par le camp indépendantiste, chapitre 1.3

En 2020, plusieurs évènements externes pourraient prendre part à la campagne et modifier les perceptions :

  • La crise sanitaire internationale du Covid19 qui modifie durablement la vision du développement telle que nous la connaissions ;
  • L’évolution du contexte géostratégique avec un appétit toujours plus important de certaines grandes puissances. À ce sujet, quelques articles sur le rôle prédateur supposé de la Chine pourraient avoir une incidence ;
  • Un contexte économique déprimé avec des usines de Nickel qui cumulent des déficits importants. À ce propos, le contexte de l’usine du Sud vient renforcer les tensions avec une fermeture possible et des manœuvres que certains attribuent à la sphère politique.

D’autre part, il ne reste plus que deux référendums et la situation pourrait devenir anxiogène, que l’on soit indépendantiste ou loyaliste. L’appréhension du lendemain pourrait devenir de plus en plus forte, surtout dans un contexte économique dégradé. Dans ces conditions, le déterminisme communautaire pourrait être mis en balance avec d’autres sujets liés au quotidien.

determinants

En fonction des réponses apportées lors de la campagne référendaire par les différents groupes politiques, le choix des électeurs pourrait s’infléchir de part et d’autre.

Dans ces conditions, quelles estimations formuler dans la perspective du vote du 04 octobre 2020 ?

Selon certains commentateurs, le score ne peut bouger qu’à la marge. Pourtant, nous avons montré que les incidences de la participation et des déterminants du vote pourraient avoir un impact significatif. Tout dépendra de l’évolution de la participation dans les zones clés et du poids final que prendront les variables que les électeurs prendront en considération pour faire leur choix.

L’appréhension positive ou négative des conséquences de l’indépendance pourrait alors prendre le pas sur certaines considérations communautaires.

Stéphane Renaud – Directeur
Quidnovi – Réseau ÉTOM